Guy Jonard, décédé le 25 mai 2015

 

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Notre ami Guy est décédé le 25 mai 2015. 

 

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Pour se rappeler qui il était et surtout de sa personnalité, voici l'nterview de Guy Jonard, paru dans le n°22 de « Confluences » en juin 2009.

 

Ouvrir les portes de la psychiatrie Inaugurons cette série de portraits avec le Docteur Guy Jonard. Tout juste retraité de l'hôpital psychiatrique du Beau Vallon à Namur, il y a travaillé ces 25 dernières années comme médecin puis comme médecin chef. Il a ainsi participé, et contribué, à la transformation des soins psychiatriques de ces dernières décennies… Survol d’une période qui a conduit la psychiatrie du cabanon à la chambre d’isolement thérapeutique, de la collocation à la mise sous protection, du fou au malade, du médecin aliéniste à l’équipe pluridisciplinaire, de la surveillance aux traitements, en un mot : de l’asile à l’hôpital.

 

Rencontre avec le Docteur Guy JONARD, psychiatre à Namur

 

Pourquoi la psychiatrie ?

 

Issu d’une famille de médecins, on peut dire que je suis « tombé dans la marmite » tout petit… Très jeune, je me suis intéressé à la médecine, avec l’envie de devenir médecin généraliste. Au cours de mes études, mon intérêt pour les contacts et les relations humaines m’ont orienté vers la spé- cialisation en psychiarie. Après les études de médecine à l’UCL et un an de spécialisation en neurologie, j’ai rejoint l’université de Liège, réputée à l’époque pour une double approche : la psychopharmacologie avec le Professeur Jean Bobon et l’approche psychanalytique et psychosomatique avec le Professeur Maurice Dongier. Après Liège, j’ai eu l’opportunité et la chance de poursuivre des études à Paris, à l’hôpital Sainte Anne, chez le Professeur Daumeson, un des initiateurs de la psychothé- rapie institutionnelle. Stagiaire pendant un an dans le XIIIème arrondissement, j’ai découvert au début des années 70 la naissance de la psychiatrie de secteur, avec Diatkine, Lebovisci, Racamier, etc. et j’ai notamment pu me former, avec Jacques Azoulay, à la pratique en hôpital de jour (un des tous premiers qui s’est ouvert en France).

 

Psychiatrie de secteur ?

 

Elle repose sur la création d’institutions extrahospitalières qui permettent de réduire le nombre et la durée des hospitalisations psychiatriques à temps plein. Il s’agissait d’ouvrir l’hôpital et de faire sortir les patients pour les prendre en charge de façon plus légère et plus proche de la réalité. C’est là que j’ai pris conscience de cette possibilité de prise en charge « hors des murs ». Il faut dire que cette façon de travailler était rendue possible grâce à l’efficacité des nouveaux traitements (les antipsychotiques et antidépresseurs), grâce aussi à l’introduction de la psychothérapie et grâce encore au travail en équipes pluridisciplinaires.

 

Prise de conscience…, et en Belgique ?

 

De retour au pays, la Province de Namur s’est montrée intéressée par ces nouvelles approches. Avec son aide, nous avons pu créer, en 1972, un hôpital de jour extrahospitalier dans la ville avec une équipe pluridisciplinaire1 . Un projet pilote donc ! Il a duré environ 10 ans, jusqu’au moment où les services de santé mentale (SSM) se sont développés dans la province. Jean Bertrand, un de mes contemporains - et ami -, avait aussi fondé, à Liège dans le cadre de l’ULg, l’hôpital de jour « La Clef » encore en activité aujourd’hui. A la même époque, Michel Jadot en a également ouvert un, à Verviers, à partir du Service de Santé Mentale. Le mouvement s’était installé en Belgique! A l’initiative du Professeur Jean Bertrand, à trois, nous avons alors rencontré quelques collè- gues français, lors d’une journée d’études, à Liège, en 1974. Celle-ci sera l’embryon de l’actuel Groupement des Hôpitaux de Jour francophones. Au fil du temps, les Suisses et les Luxembourgeois se sont joints au mouvement. Le principe est d’organiser, chaque année, un important colloque qui réunit les équipes des quatre coins de la francophonie et d’en publier les actes dans la « Revue du groupement des hôpitaux de jour ».

Pourquoi tout à coup l’hôpital psychiatrique ?

 

Tout d’abord, je n’y suis pas arrivé tout de suite… Au départ, je n’avais pas envisagé de travailler dans une institution traditionnelle de type asilaire… Ce qui m’intéressait, c’était de soigner des malades quelle que soit mon inscription institutionnelle. C’est pourquoi, j’ai, en permanence, voulu maintenir une consultation ambulatoire que je poursuis encore à ce jour. J’ai commencé dans les années 70, où installé à la campagne, j’étais le seul psychiatre dans l’entre Sambre et Meuse! En 1978, à la demande de la direction de l’hôpital et du Professeur de psychiatrie de l’UCL, j’ai ouvert le service de médecine psychosomatique aux Cliniques universitaires de Mont-Godinne avec hospitalisation en médecine, consultation externe, et consultation interne (précurseur de la psychiatrie de liaison). En 1982, j’ai exercé les activités de consultation interne à la Clinique Ste Elisabeth à Namur. Mon naturel curieux m’a aussi amené à exercer un moment la psychiatrie en IMP2 , à travailler brièvement en prison et à réaliser des expertises. Je suis entré au Beau Vallon en 1984, stimulé par un ami, le Docteur Christian Meert, malheureusement décédé prématurément. Le Beau Vallon était à l’époque un hôpital de plus de 800 lits temps plein ! Aujourd’hui, il compte 450 lits environ, dont 120 de courts séjours. Au sein même de l’hôpital, j’ai travaillé dans différents services d’hospitalisation de courts et longs séjours et j’ai pu ouvrir un nouvel hôpital de jour. En 1996, j’ai été nommé médecin chef et maitre de stage pour les assistants de l’UCL et de l’ULG.

 

Quelle cohérence avec votre parcours et vos convictions ?

 

En 1984, mon premier souci comme psychiatre au Beau Vallon a été de favoriser l’ouverture des services… Il faut dire que l’Institut était ancien et que les patientes3 étaient mélangées … Comme certaines ne pouvaient pas sortir à cause de leur pathologie, les bâtiments pavillonnaires étaient souvent fermés pour tout le monde ! En subdivisant les services, on a pu ouvrir les portes ! Et puis, j’ai pu participer à la réduction du nombre de lits… Ce qui a surtout diminué, c’est la durée des hospitalisations ; pas le nombre d’admissions, qui a même augmenté ! Le personnel s’est diversifié et accru y compris les médecins. Aujourd’hui, le Beau Vallon occupe environ 600 travailleurs pour 600 patients (450 en HPsy + 150 dans les structures intermédiaires dont le développement a accompagné la réduction des lits : hôpital de jour, initiatives d’habitations proté- gées, soins à domicile, maisons de soins psychiatriques, etc.). Il n’y a donc pas eu d’impact au niveau de l’emploi, mais il fallait rénover l’hôpital, le rendre plus attractif, améliorer les habitudes de travail et la mentalité générale, tant à l’intérieur qu’auprès des partenaires et dans le public ! L’hôpital du Beau Vallon a relevé ce défi.

 

Médecin psychiatre, ça laisse peu de temps ?

 

Oui, cela laisse peu de temps. Cependant, j’ai aussi aimé m’impliquer dans la société. Etudiant déjà, j’ai été président de l’AGL (Assemblée générale des étudiants de Louvain). Au début de ma carrière, j’ai été conseiller communal de l’entité de Mettet pendant 6 ans, avec la difficulté de combiner le métier de psychiatre (homme de la confidence) avec la vie d’un homme public. Je me suis également investi comme membre du Conseil de l’Ordre des médecins pendant 6 ans à Namur. Et puis, j’ai donné cours de psychopathologie aux infirmiers, aux éducateurs en fonction et particuliè- rement durant 25 ans à l’école sociale de Namur4 .

 

Un métier difficile ?

 

Oui, je le pense....! Il est difficile parce qu’il nous confronte journellement à des souffrances psychologiques et à des drames sociaux. Mais c’est aussi un métier qui apporte beaucoup de satisfactions. C’est une médecine compliquée, plus aléatoire que la médecine somatique. Chaque patient a son vécu, et le soin est nécessairement individualisé. On se retrouve parfois seul devant des dangers potentiels et réels. Il faut prendre des décisions en urgence et opérer le bon choix entre, par exemple, l’état de nécessité ou le secret médical, la sortie ou le maintien du patient, la levée ou non de la mesure de protection, … Dans ces cas, le mieux est de pouvoir confronter son opinion avec un pair ou en en équipe thérapeutique. La solitude est une des difficultés particulières du métier ! Il peut aussi y avoir de grandes déceptions comme une grave rechute ou le suicide d’un patient... C’est un métier qui force à s’impliquer, qui peut aussi faire mal, mais qui dans tous les cas nous fait évoluer…, comme l’illustre le proverbe burkinabé : « Celui qui a vu le lion et celui qui a entendu parler du lion ne courent plus de la même façon »

 

Et des satisfactions ?

 

Il faut savoir (on ne le dit pas assez !) qu’on guérit aussi les problèmes psychiatriques, et cela soutient le travail… Il faut bien sûr être patient et tenace ! Je me réfère souvent à la devise de Guillaume Le Taciturne qui dit : « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer ». Même quand il y a des échecs, on continue… Le médecin est là pour soigner, soulager, réconforter, et si possible guérir. Nombre de patients dépressifs guérissent définitivement. Même les patients psychotiques, schizophrènes ou bipolaires peuvent aujourd’hui mener une vie qualifiée de normale, s’ils ont un bon traitement associant habituellement psychothérapie, médicament et, si nécessaire, accompagnement institutionnel extrahospitalier. On n’en fait guère de publicité parce que, trop souvent encore, la maladie mentale est vécue comme une maladie honteuse et les patients, même ceux qui s’en sont sortis, craignent le préjugé social.

 

Vous avez parlé des partenaires, c’est le réseau ?

 

Aujourd’hui, les divers intervenants se connaissent de mieux en mieux. On peut dire qu’il y a un bon réseau informel. Celui-ci s’officialise à la PlateForme de Concertation ou dans des initiatives comme les « circuits de soins ». L’IWSM est aussi un réseau intéressant dans son souci de créer du lien, des bonnes relations entre acteurs de santé mentale, où qu’ils se trouvent, de dé- passer les clivages, de permettre à chacun de prendre sa place… C’est une dynamique à soutenir ! C’est pourquoi j’ai participé avec plaisir au conseil d’administration fondateur de l’IWSM. Portrait 14 Confluences N°22 Juin 2009 La commission « psychiatrie » que je préside au CWES (Conseil Wallon des Etablissements de Soins) s’est aussi intéressée, dans ses travaux, à cette évolution du secteur. Ce sont les réseaux de soins, les relations interpersonnelles et interinstitutionnelles qui permettent de se lancer dans de nouveaux défis. Seul, impossible d’y arriver, quoi qu’on fasse…

 

Les repères qui ont guidé votre pratique ?

 

C’est une question difficile parce qu’il est impossible de les nommer tous… Ils sont si nombreux ! J’ai tout d’abord eu la chance d’être formé par des maîtres comme Daumeson qui répétait : « Pour bien soigner un malade mental, il faut bien soigner l’institution …. ». Esquirol, un père fondateur de la psychiatrie, m’a guidé par ses paroles : « Je pourrais être à sa place et lui à la mienne ». Le livre de Racamier, « Le psychanalyste sans divan»5 , reste une référence incontournable que j’avais coutume d’offrir à mes assistants. Il pré- sente l’expérience pilote du XIIIème arrondissement à Paris et la fondation de la psychiatrie de secteur. Je pense aussi au Professeur Léon Cassiers. Il a été Président du Conseil d’Administration du Beau Vallon pendant mes années de direction médicale, et j’ai eu la chance d’échanger réguliè- rement avec lui sur la gestion et l’organisation de l’hôpital mais aussi sur l’éthique, la société.... C’est un psychiatre brillant mais aussi un sage, un philosophe et surtout quelqu’un de profondé- ment humain ! Il vient de nous quitter alors qu’il terminait un ouvrage sur l’éthique, qui devrait paraître prochainement. Psychiatrie ou santé mentale ? Ce sont deux termes qui se complètent, ils forment deux aspects d’une même réalité, la souffrance psychologique ! Pour moi, la psychiatrie correspond aux soins du malade et la santé mentale, c’est plus large, elle aborde la prévention des souffrances. Il ne faut pas confondre l’une et l’autre, ni privilégier l’une par rapport à l’autre ou les opposer.

Quels seront, à votre avis, les enjeux pour l’avenir de la psychiatrie ?

 

Il faut reconnaître que, depuis 35 ans, la situation a bien évolué mais qu’il y a aussi de nouvelles pathologies… La souffrance psychologique continue, hélas, à se développer. Les problèmes liés à l’environnement, l’éducation, Internet et les nouvelles technologies doivent être pris en considération… Il faut aussi tenir compte de l’évolution des familles. Les maladies liées à l’âge soulèvent pas mal de questions. La précarité sociale également, elle a un impact sur l’évolution des pathologies psychiatriques, La violence pose problème.

 

La société n’interpelle-t-elle pas trop facilement la psychiatrie ?

 

La situation aujourd’hui n’est pas plus dramatique qu’avant, mais elle est différente me semble-t-il. Pour moi, un défi essentiel sera de continuer la dé-stigmatisation : dédramatiser l’hôpital psychiatrique et la psychiatrie en général et ce, avec tous ceux qui sont concernés : soignants, administratifs, pouvoirs organisateurs, partenaires, usagers. La plupart des patients peuvent être soignés librement. A l’hôpital psychiatrique du Beau Vallon, 10% seulement des admissions se font sous contrainte légale. Il ne faut pas faire un amalgame entre maladie mentale et dangerosité même s’il est évident que la société doit être protégée autant que le patient. Il faudra aussi veiller à ce que les structures de soins ne deviennent élitistes, qu’elles en arrivent à choisir les « bons patients », avec comme conséquence un danger d’exclusion des situations les plus graves…, par exemple ceux qui souffrent de plusieurs pathologies. On risque aussi de voir se développer la création d’« asiles pirates », sans agréation et donc sans inspection, qui, même au départ d’une bonne intention, pourraient repré- senter un danger et un recul. Il faut accroître les moyens pour les soins psychiatriques à domicile, les clubs psychosociaux et créer par exemple des maisons d’accueil psychiatriques pour malades stabilisés non évolutifs avec un déficit d’autonomie. Une autre question porte sur l’évolution du métier de psychiatre. Un bon psychiatre est certes un bon technicien et il se doit de bien connaître les progrès en médecine, en pharmacologie, en psychothérapie, mais pourra-t-il encore « soigner avec son cœur », dans le respect de l’autre, pour que le malade et le soignant gardent leur dignité ? Pas de psychiatrie sans humanisme… ! J’ai encore envie de souligner une chose. Pour moi, le clivage entre ambulatoire et hospitalier est, certes, en voie d’effacement mais un des freins majeurs dans cette évolution reste la difficulté de trouver les conditions matérielles de la réinsertion sociale en termes de logement, de travail, d’argent… Un défi supplémentaire pour la psychiatrie au risque sinon de voir, dans certains cas, l’hôpital redevenir un lieu d’asile.

 

Qu’est-ce qui vous permet d’être optimiste en 2009 ?

 

Sans hésiter : l’évolution positive des 30 dernières années. Il faut dire que les résultats ont même dépassé les attentes ! Et cette évolution devrait se poursuivre… Sans hésiter aussi : l’ouverture, lente mais réelle, de la société et des gens aux problèmes psychiatriques. Ils sont plus tolérants, plus compréhensifs et considèrent de plus en plus souvent que les patients psychiatriques sont des malades comme les autres, que la maladie mentale peut toucher n’importe qui et qu’il faut la soigner le mieux possible. A faire savoir donc, sans modération.

 

 

Une interview réalisée par Christiane BONTEMPS, IWSM Confluences N°22, juin 2009